Yennayer à Mostaganem: une fête particulière

« Asseggwas Ammeggaz »

« Asseggwas Ammeggaz !!» c’est devenu, comme par enchantement,   l’expression  la plus répandue en ce début d’année chez les algériens,  aussi bien de vive voix que sur les réseaux sociaux qui ont été inondés par un déferlement de cartes, de photos et autres images où l’identité amazigh est mise en exergue. En effet, entre le 10 et 13 janvier partout en Algérie et même dans les villes où le berbère n’est pas la langue de communication comme c’est le cas à Mostaganem « Assegwas Ameggaz » l’expression berbère signifiant  « Bonne année » est de rigueur: le 12 janvier 2019 du calendrier grégorien universel correspond au 1er jour du calendrier amazigh 2969, « Yennayer ».

Que signifie « Yennayer » ?

Il serait présomptueux pour quiconque de trancher de manière certaine sur l’étymologie de « yennayer » qui ne fait pas l’unanimité chez les chercheurs historiens des langues et autres dialectologues ou sociologues qui se sont intéressés à l’origine de cette dénomination. Les uns avancent que « Yennayer » est une expression berbère « Yen = yiwen=premier » et « ayer= lune=mois ». Les autres attestent plutôt que, la Numidie ayant été annexée à Rome pendant l’antiquité, cette appellation remonterait aux temps où Rome  célébrait le Dieu  bifrons du panthéon JANUS (JANIARUS), représenté avec deux visages, l’un orienté vers le passé et l’autre vers l’avenir : fin d’un cycle et début d’un nouveau. Ce Dieu de l’Olympe aurait donné son nom à Janvier qui est devenu YANAYER en arabe.

Une célébration officialisée…

« Yennayer » est donc une fête célébrée  dans les familles de tout temps en Algérie et à Mostaganem notamment,  sans aucun aspect officiel mais juste traditionnel, culturel et convivial. Depuis 2017, « Yennayer » prononcée plutôt « Ennayer » dans l’Ouest du pays est devenue fête nationale et officielle, puis décrétée journée fériée depuis 2018. Une initiative qui vient certainement renforcer la volonté du gouvernement de revaloriser la part de la culture amazigh dans l’identité algérienne, après la reconnaissance de la langue tamazight, langue nationale et officielle en  2016

 

Origine de « Yennayer »

Entre perpétuation des traditions et revendication identitaire d’un côté, et idéologie religieuse de l’autre, la célébration de « yennayer » suscite bien des débats et ravive des crispations entre partisans et opposants à la légitimité de cette fête au point que les récalcitrants  vont jusqu’à renier son origine amazigh. En effet, ils avancent que la  victoire du Roi berbère Shichnaq (appelé aussi SHESHONQ 1er) sur le Pharaon Ramsès  vers 945 avant JC , (victoire antique qui a pourtant ouvert les portes du Nil à ce roi berbère) ne serait pas à l’origine de la célébration de cette fête et que cette pseudo origine ne serait que pure invention sciemment fomentée par les berbéristes dans les années 70/80 désireux de faire coïncider cette fête avec un épisode glorieux des amazighs.

De plus, quand les  partisans s’enorgueillissent de cette cuisante défaite infligée aux Pharaons par Shichnaq, fondateur de la XXIIe dynastie pharaonique, les sceptiques avancent que la prise du pouvoir de Shishnaq n’a jamais fait l’objet de guerre, mais plutôt, qu’elle serait advenue de manière logique puisque ce dernier était descendant d’une grande lignée de   chefs  militaires et religieux à la fois (les berbères Maâchaouch) ce qui lui conféra une grande puissance qui lui permit de créer une alliance avec le pharaon (son fils aurait épousé la fille du pharaon) puis, de prendre le pouvoir après la mort du dernier pharaon de la lignée des Ramses qui en compta au moins onze.

Une deuxième hypothèse relègue cette célébration à l’héritage cultuel et culturel romain et explique que « yennayer » serait donc tout simplement la célébration du premier jour du calendrier  agraire pratiqué pendant l’antiquité par les berbères à travers toute l’Afrique du Nord, démystifiant ainsi la belle épopée de Shichnaq. En résumé, combien même Shishnaq le berbère a existé et régné en Egypte ainsi que sa descendance, on ne saura jamais avec certitude si la célébration de « Yennayer » est réellement liée à cette période de l’antiquité ou pas.

D’ailleurs, quelle qu’en soit l’origine mythologique ou historique, qu’elle soit fantasmée ou réelle,  cette fête est bel et bien installée en Algérie notamment en haute Kabylie où on l’appelle « tabbourth ussegawes= la porte de l’année) ainsi que dans les villes de l’Ouest où, les grandes tribus berbères (beni senouss, zenètes, senhadjas, meghrawas, beni zerwal…) ont su sauvegarder ce patrimoine immatériel et le transmettre de génération en génération depuis les temps les plus reculés…avec, toutefois, quelques spécificités propres à chaque région.

« Yennayer » à Mostaganem…

A Mostaganem, ou bien « talemast n aghanim » éventuelle toponymie berbère consolidant ainsi l’ancrage amazigh de la région,  « Yennayer » est une fête familiale par excellence et tous les étals débordent de marchandises pour l’occasion.

Cette fête a ses codes et ses rites auxquels on ne peut déroger : célébration donc essentiellement familiale et nocturne et, des plats qui trônent sur la table auxquels on ne peut se soustraire. En réalité, le repas se prépare dès la veille, notamment le trempage toute une nuit des composants de l’incontournable « cherchem » qui sont : le blé, les fèves et les pois-chiche et haricots secs et autres lentilles (subsidiaires) qu’on fera cuire le lendemain.

Aussi, il est souhaitable d’égorger, la veille, un coq (roi de la basse-cour) pour augurer une année prospère et féconde.

Coq que l’on cuisinera selon ses préférences mais aussi selon les régions.

A Mostaganem par exemple, c’est surtout avec un couscous, un trid ou du berkoukes que le gallinacé sera décliné au repas de communion. Le matin de la fête, du pain est préparé à la maison « khbizates » avec, au milieu, un œuf dur, symbole de fécondité.

En soirée, des fruits séchées (principalement des figues), des fruits secs (amandes, noix…), des fruits frais de saison tels que les oranges et les dattes, du « sfendj » beignets aux raisins secs

et autres friandises plus ou moins récentes telles que les chocolats, nougats, halwat echam et bonbons… ornent les tables accompagnées d’un thé sucré obligatoirement : l’amertume étant interdite à l’orée de cette nouvelle année, car, de mauvais présage.

La veille aussi, ou bien quelques jours avant, les mères de familles cousaient des petites bourses pour les enfants incapables de consommer toutes leurs friandises le soir même et qui s’adonnent volontiers à des trocs improbables le lendemain, chacun y allant de ses goûts, de ses préférences et de son prix…

Aujourd’hui, combien même les bourses en tissu ont disparu et été remplacées par de simples sachets en plastique, le troc lui semble résister aux affres de la modernité.

La tradition veut aussi que le benjamin de la famille  soit installé dans un grand récipient en bois appelé « gass3a » ou encore «  midouna » grand récipient en alpha et que tout le mélange de fruits  appelé « Djraz » soit délicatement déversé sur lui toujours en présage d’opulence future : les superstitions étant très importantes pendant l’antiquité.

Enfin, exceptionnellement, il sera déconseillé voire interdit de débarrasser la table cette nuit-là…toutes les familles laisseront sa part à « 3jouzate Ennayer » ( la vieille de Yennayer) qui passera pendant la nuit…

Ce qu’il y a lieu de retenir de cette fête et lui reconnaître au-delà de ses origines aussi discutables qu’incertaines, c’est d’abord que « Yennayer » semble avoir réconcilié les Algériens avec leur identité amazigh trop longtemps reniée, et surtout, qu’elle est un prétexte sain pour réunir toute la famille autour d’un repas convivial et une ambiance chaleureuse, chose qui devient de plus en plus rare dans la société algérienne moderne.

Redigé par : TILIKETE Farida

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